Chrystel Wautier

La Chronique du Concert par Chris G.

Chrystel Wautier, la sirène du plat pays.La Belgique est un petit pays, mais elle a donné au jazz nombre d’artistes de génie, de Jack Sels à Jacques Pelzer et Bobby Jaspar, côté saxes, et du guitariste René Thomas au pianiste et compositeur Francy Boland (co-leader avec Kenny Clarke dans les années 60 d’un big band de légende), sans oublier l’harmoniciste (et guitariste) Toots Thielemans, pour ne citer que les grands disparus.

Une longue lignée dans laquelle Chrystel Wautier s’inscrit naturellement, sans faire de bruit si l’on ose dire, parlant de quelqu’un dont la voix esbaudit et saoûle (Body and soul) : oui le jeu de mots est facile, mais s’il se glisse aussi facilement sous la plume, c’est qu’il dit tout de cette musicienne de talent et du vertige qu’elle provoque, au corps et à l’âme, chez ceux qui l’écoutent, et qu’ont éprouvé les bienheureux venus assister au concert qu’elle a donné, avec son trio, ce vendredi 20 octobre au Jazz Club de Tours.

Chrystel ne joue pas les divas, elle en est une, tout simplement, sans avoir à en rajouter. On voit, ou plutôt on entend, qu’elle est tombée toute petite dans la marmite du swing, tout le monde, il est vrai, n’a pas la chance d’avoir un père qui vous met au piano pour accompagner sa chorale gospel : on ne s’attend pas à ce que La Louvière, petite ville Wallonne (proche de Charleroi) où elle est née, soit si proche de Harlem.
Dès les premières notes, on sait que l’envoûtement est proche : la voix est puissante, elle vient de loin, mais lorsqu’elle arrive aux lèvres, elle est retenue, toute en nuances, en volutes évanescentes, en vagues, en bulles, qui se brisent doucement à l’infini.

Chrystel vous susurre le jazz à l’oreille, comme si vous étiez le seul (la seule) à l’écouter, elle vous le scatte à la Ella, vous le siffle même (Toots a fait une émule), aussi impériale dans les médiums que dans les ballades : quelle bonne idée d’avoir repris Just a gigolo dans la version lente de Sarah Vaughan ! Elle vous maîtrise le ternaire comme le binaire, en grande professionnelle éclectique qui ne craint pas de passer des standards du jazz le plus classique au Chicago blues de BB King, et de celui-là à la musique brésilienne, le tout remixé avec intelligence et sensualité.

Derrière elle, un trio cosmopolite de musiciens confirmés la soutient, la précède, la stimule.
Il y a là le complice de toujours avec lequel elle a déjà enregistré plusieurs albums, le contrebassiste belge Cédric Raymond – qui est aussi pianiste et même batteur – à la ligne infaillible et aux chorus pleins de finesse, le subtil guitariste australien Alex Stuart, révélation du festival de Juan-les-Pins 2011, aux accents « Scofieldo-Friselliens », qui introduit une sorte d’étrangeté dans cette musique be-bop revisitée, et aux drums notre Thierry « Toto » Lange-Berteaux, le régional de l’étape, l’invité tourangeau du groupe, tout entier investi, comme si sa vie en dépendait, dans un swing inspiré et retenu qui se déchaîne lorsque vient l’heure des sambas, pleinement à l’aise avec des musiciens dont il a fait la connaissance seulement deux heures plus tôt, et avec qui il a répété en tout et pour tout un quart d’heure, miracle du jazz qui surprend toujours les non-initiés.

Avec ses trois complices, Chrystel Wautier enchante son public, sans en avoir l’air, comme si allaient de soi toute cette énergie concentrée et distillée au compte-goutte, ce don total sans exhibition, cette manière décontractée et fluide de réinterpréter le jazz qui dénote une grande culture musicale et déjà un long métier chez cette jeune chanteuse de 37 ans. Il faudra suivre le parcours de cette magicienne, grande révélation du jazz vocal, qui depuis 2013 et son troisième album Before a song, s’est un peu écartée de la tradition, mais sans quitter le swing, pour proposer des compositions originales, et ne pas manquer d’écouter son dernier CD The Stolen Book, sorti le 6 octobre. En espérant (vivement) qu’on la réentendra bientôt, au Jazz Club de préférence : c’est la grâce que l’on se souhaite.

Chris G.

Lire l’article sur le site « Jazz Club de Tours »

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